Dialogue entre prédateurs.

Il faut vivre dangereusement, dit-on... Je crois que c'est Paul Emile VICTOR qui affirmait que "l'aventure, c'est du temps volé à la mort" (?). Eh bien, je vais vous narrer ci-dessous un de mes "cambriolages".

Je ne cacherai pas ma fascination pour les félins et notamment pour le jaguar. C'est mon animal préféré. Personne n'a pu dresser un jaguar. Je m'en suis fait tatouer sur l'épaule droite...

Vécu : Expérience personnelle et totalement déconseillée :
Une dent pour un isardChasseur d’isards dans les Pyrénées, j’avais plusieurs fois utilisé la technique suivante pour approcher un isard en terrain découvert : la plupart des animaux sont apeurés par notre posture verticale. J’avançais donc à quatre pattes, lentement et en changeant parfois de direction, marquant des pauses…
La technique est payante et la lumineuse idée d’utiliser cette technique avec un jaguar m’est venue.
Juste pour voir… Il faut dire aussi que j'avais découvert une stratégie augmentant considérablement les chances de rencontre. Je me suis juré de ne jamais la divulguer à qui que ce soit. Elle fonctionne avec la plupart des mammifères. Tellement qu'elle a largement participé à briser en moi le plaisir de la traque. Des jaguars procédaient à des attaques sur les troupeaux de zébus de la ferme-pilote de la DDA du Plateau des Mines à Saint-Laurent du Maroni. Une dérogation permettait d'abattre ces prédateurs et la DDA octroyait des primes de capture.Transport jaguar
La scène se passe à un carrefour de quatre pistes. J’avais repéré depuis longtemps un de ces animaux et décidé d'utiliser ma stratégie afin de le capturer. Je me poste donc au carrefour. Toutes les conditions sont favotables et si mes calculs sont justes je n'aurai pas lontemps à attendre.
Les cris d’une fuite d’agouti me mettent en alerte. Quelques instants plus tard, un grand bruit de feuilles froissées se fait entendre et je détecte à une quarantaine de mètres – à travers un mince rideau d’herbes - la présence de mon jaguar par ses quatre pattes battant l’air. Il est couché sur le dos qu’il se gratte vigoureusement, se tortillant vivement sur le sol tapissé de grandes feuilles de bois canon (Cecropia).
Je commence à avancer vers lui à quatre pattes.
Tranquillement. Le jaguar, je connais !...
Il détecte immédiatement ma présence, se retourne instantanément, plie les oreilles vers l’arrière, creuse les reins, s’enfonce dans ses épaules et, semblant collé au sol, se rue sur moi.
On dirait un chat cherchant à capturer une souris ou un oisillon. Détails : Le chat pèse une soixantaine de kilos et l’oisillon, c’est moi…
Je me mets rapidement à genoux et – à onze mètres, alors que visiblement surpris par ma nouvelle position, il vient juste de s’immobiliser – lui loge une balle de 7X65R dans le cou.
C'est la première fois qu'un jaguar me considère comme une proie... Il avait pris la décision de me capturer. Je me suis toujours demandé s'il aurait pu revenir de son propre chef sur sa décision. Pas facile pour un prédateur de modifier sa programmation... Dire que je suis ému est plus qu’un doux euphémisme ! Il s’effondre et je l’achève d’une seconde balle derrière la nuque.
Aucune des deux balles développant pourtant une énergie proche de 450 kilos en sortie de canon ne traversera le cou de ce jaguar alors qu’elles traversent facilement un angélique (Arbre à dureté équivalente au chêne) d’un diamètre supérieur à celui de son cou !


N 1 cormoran juin 84 7x57r a 90 metresJaguar, toi mon animal fétiche...

La piste si riche de tes empreintes...
Combien d'heures, de jours et de nuits,
combien de kilomètres, lancé sur tes traces ?
Combien d'attentes ?
Combien de récompenses ?
Et cette question lancinante : Où es-tu ?

Ce fut comme attendre le train de 11 h 07... Une chasse trop facile malgré le frisson dû à la charge de l'animal et je suis envahi par la déception. A cet instant prècis je jure de ne plus jamais tirer un félin, dégâts aux troupeaux ou pas, prime d'abattage ou non. Et je tiendrai cet engagement ! "Pire", je troquerai mon drilling Merkel en 12 et 7x65R contre appareils numériques, caméras et drone.

Beaux crocsUn court poème…

Je plane sur la jungle immense, ce végétal trône,
dont ma force a conquis l’impudique couronne.
La mort sans cesse renaît sous ma griffe.
Je me coule sans bruit, surgis à l’improviste,
ignore la pitié et traque sans relâche,
le puissant ou le faible, qu’un noir destin m’attache.
Présente en tous lieux, tu ne me verras pas.
C’est moi, l’heure du jaguar, qui un jour, passera pour toi.


J'avais juré de ne plus en tirer. En vingt ans de Guyane j'en aurai observé plus de 300 dans leur milieu naturel.

Maria et moi étions à bord de notre Toyota 4x4 sur la piste de Paul Isnard lorsque nous dérangeons un jaguar couché sur la latérite au beau milieu de la piste. Il se lève et rentre lentement en forêt. Moins de deux kilomètres plus loin, un autre ! Lui n'a rien à voir avec tous ceux que j'ai rencontrés. L'animal est énorme. Je l'estime à 120 kilos alors que ceux que j'ai capturés pesaient la soixantaine de kilos. Il s'arrête en bordure de piste et j'immobilise le Toyota à sa hauteur. Il est à deux mètres de moi, bizarrement paisible. Je le tiens en joue et nous nous regardons, nous jaugeant, communiquant presque par télépathie... Quel magnifique trophée ! Mais je dois respecter l'engagement que je me suis imposé. Je dois me respecter. J'entends encore cette puissante voie intérieure me rappellant :

- tu as juré !

Nous passons de longues secondes à nous observer. Plus d'une minute... Il semble comme dans l'attente d'une mort foudroyante. Une faible pression sur la queue de détente et ça en serait fini pour lui. La parfaite machine à tuer, le roi de la forêt est à deux doigts de finir en peau morte plaquée sur un mur. Le son de ma voix sera couvert par le diésel du Toyota, mais je lui lâche :

- Va vivre ta vie, l'ami...

Il tourne la tête, hésite un instant avant de se laisser engloutir lentement par la jungle. Une joie intense et irrépressible m'envahit soudain. Maria me remercie de l'avoir épargné. Qu'aurais-je gagné à le tuer ? Satisfaire mon égo ? Certainement pas ! Une très belle pièce, certes, mais la seule pensée d'avoir renié la parole donnée m'est insupportable. Bien des années plus tard il m'arrive souvent de me repasser la scéne. Je conserve le souvenir d'un animal exceptionnel qui aurait été vaincu par la conjonction d'une rencontre fortuite et d'une terrible puissance de feu. Quoi de grand dans ce qui aurait pu être une nouvelle conquête, une encoche supplémentaire sur une crosse ?


Près de Macon, Romanèche Thorens, parc animalier d'un ami...

Invités par le propriétaire, Maria et moi visitons ce parc privé. Cinq jaguars sont dans un enclos grillagé dans lequel passe une rivière anglaise. Je me tiens à quelques centimètres du grillage et les félins s'approchent de moi, me regardent bizarrement. Il me semble qu'il se passe quelque chose. Soudain, ils plongent dans la rivière et se mettent à nager sous l'eau et sur le dos. Je revois encore les petites bulles d'air accrochées à leurs moustaches. Ils sortent de l'eau et reviennent me voir, fiers d'eux, semblant attendre un compliment pour leur prestation. Frank, le vétérinaire du parc me dit qu'il n'a jamais vu ça. Que s'est-il passé ? J'ai toujours pensé qu'il existe une forme de communication invisible entre l'homme et les animaux. Qu'ont-ils perçu en moi pour se comporter de la sorte ? Quels messages avons-nous échangés ? Encore un instant fabuleux...

Joel portrait

JaguarrprpVous jaguars et autres félins, mes amis, je vous dédie ce modeste texte en toute humilité. Parce que nous autres prédateurs avons aussi besoin de respect et de protection.

 

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